J’ai commencé à passer mes coups de fil en marchant dans le couloir juste pour gagner du temps : de retour à mon bureau, j’ai compris ce que la chaise m’enlevait

Le couloir de mon bureau fait dix-huit pas aller, dix-huit pas retour. Je le sais parce que je les ai comptés, un mardi après-midi, en attendant qu’un interlocuteur reprenne son souffle au téléphone. Ce jour-là, j’ai raccroché avec une idée claire en tête, un plan d’action déjà structuré, alors que d’habitude je raccroche avec une vague sensation d’avoir « fait le point » sans vraiment avancer. Le lendemain, coup de fil similaire, mais assise à mon bureau, chaise ergonomique, dos droit, écran en face. Résultat : dix minutes de plus pour arriver à la même conclusion, et une fatigue mentale que je n’avais pas ressentie la veille. Un test involontaire, presque bête. Mais révélateur.

Ce n’était pas une lubie. La science derrière ce ressenti existe, et elle est plutôt robuste.

À retenir

  • Pourquoi les appels en marchant donnent des résultats 60% meilleurs que depuis votre chaise ?
  • Ce secret que Stanford a découvert sur votre cerveau quand vous vous déplacez en parlant
  • Les chiffres terrifiants de la sédentarité : ce que 8 heures assis font vraiment à votre santé

Ce que la marche change vraiment dans un coup de fil

La référence en la matière reste l’étude publiée en 2014 par Marily Oppezzo et Daniel Schwartz, deux chercheurs rattachés à Stanford. Ils ont examiné les niveaux de créativité de personnes en train de marcher par rapport à celles assises, et le résultat s’est révélé net : la production créative augmentait en moyenne de 60 % chez les marcheurs. Quatre expériences, cent soixante-seize participants, des tâches classiques de mesure de la pensée créative. Marcher en intérieur sur un tapis face à un mur blanc ou marcher en extérieur produisait des effets comparables : c’est le mouvement en lui-même, et non le décor, qui faisait la différence.

Détail amusant : l’effet ne concerne pas tout le raisonnement de la même façon. Dans une des expériences, la marche augmentait de 81 % les performances sur un test de pensée divergente, mais seulement de 23 % sur un test de pensée convergente, celle qui exige une réponse unique et calculée. Pour un brainstorming, un recadrage de problème ou une conversation qui a besoin de perspective fraîche, marcher aide énormément. Pour vérifier une facture ou remplir un tableau Excel, ça ne changera rien. Ce distinguo, franchement, personne ne le fait jamais quand on vante les vertus du « walk & talk ».

Il y a aussi une explication plus physiologique à cette manie de faire les cent pas au téléphone. Lorsqu’on engage une conversation téléphonique, le cerveau active à la fois les zones de l’écoute et de la parole, une activation qui s’étend potentiellement vers les régions régissant le mouvement physique : le cervelet peut alors s’engager dans l’exécution de mouvements comme la marche. Le corps ne bouge pas malgré la concentration. Il bouge grâce à elle, ou plutôt pour la nourrir.

Le prix caché de la chaise

Revenue à mon bureau ce mardi-là, j’ai compris ce que la chaise m’enlevait. Pas seulement de la fluidité d’idées : une part de vigilance, presque physiologique. Les chiffres sur la sédentarité au travail sont, à ce titre, plus inquiétants qu’on ne l’imagine.

En France, les adultes restent en moyenne 4 heures et 10 minutes en position assise au travail. Un chiffre qui grimpe vite avec le télétravail et les journées enchaînées en visioconférence. Or, passer plus de 3 heures par jour assis augmente le risque de décès de 3,8 %, indépendamment du niveau d’activité physique par ailleurs. Et ça ne s’arrête pas là : au-delà de 8 heures, chaque heure supplémentaire passée assis augmente le risque de mortalité globale de 12 % et de décès cardiovasculaire de 22 %.

Le plus contre-intuitif, c’est que faire du sport le soir ne rattrape pas tout. Une étude parue en 2025 dans le Journal of the American College of Cardiology, menée sur près de 90 000 participants de la cohorte britannique UK Biobank, montre que cette forme de sédentarité augmente particulièrement le risque des maladies cardiaques les plus courantes, même chez les personnes qui pratiquent régulièrement et suffisamment l’exercice. Une session de sport en fin de journée n’efface pas neuf heures d’immobilité assise. Ce qui compte, c’est la façon dont le temps sédentaire est réparti, pas seulement son volume total.

Et les micro-pauses, justement, ont un effet mesurable. Une étude écossaise récente a calculé que remplacer trente minutes d’inactivité par trente minutes de marche à un rythme normal réduit le risque de 8 %, et remplacer une heure de position assise continue par une heure d’activité légère le réduit de 12 %. Dix-huit pas dans un couloir, répétés plusieurs fois par jour, ça compte donc vraiment. Pas de quoi remplacer une séance de sport, mais assez pour interrompre un mécanisme délétère qui s’installe silencieusement.

Le walking meeting, une habitude qui s’importe doucement en France

Aux États-Unis, cette logique a un nom depuis longtemps : le walking meeting. Inspirée des pratiques de personnalités comme Rousseau ou Aristote, mais aussi de Steve Jobs et Mark Zuckerberg, la réunion en marchant est une pratique de plus en plus courante aux USA, mais elle reste méconnue en France. Quelques entreprises françaises s’y essaient malgré tout : on peut citer une poignée d’entreprises, de Décathlon à Axa, en passant par Estée Lauder et la Camif, mais elles sont encore peu nombreuses.

Ce qui se joue derrière ce format dépasse la seule question de calories brûlées. Discuter en marchant libère davantage la parole : la dynamique entre les personnes n’est plus la même, on avance dans la même direction, côte à côte, et non plus face à face, ce qui atténue la hiérarchie. Un patron et un stagiaire qui marchent côte à côte échangent différemment que dans une salle de réunion aux chaises alignées face à face. Le regard n’est plus fixe, le rapport de force se dilue un peu dans le mouvement.

Reste une évidence pratique : personne ne va transformer sa journée entière en succession de réunions ambulantes, ni renoncer à son bureau pour de bon. Ce genre de réunion ne peut pas remplacer les réunions classiques dans une salle équipée qui peut accueillir plusieurs personnes, mais c’est une option intéressante pour certains types de réunions. Les points d’équipe qui nécessitent un tableau, un partage d’écran ou une prise de notes collective resteront assis. Mais les coups de fil individuels, les points hebdomadaires en tête-à-tête, les moments où il faut justement « voir plus large » : ceux-là gagnent à se faire en mouvement.

Ce qui m’a frappée, en creusant le sujet, c’est que la marche pendant un appel n’a rien d’un tic nerveux à corriger. Le cervelet et les zones du langage semblent littéralement collaborer quand on déambule en parlant, un fonctionnement que les chercheurs commencent seulement à documenter précisément. La prochaine fois qu’un collègue vous surprend à faire les cent pas dans le couloir, téléphone à l’oreille, il y a fort à parier qu’il ne perd pas son temps. Il est peut-être, sans le savoir, en train de mieux réfléchir que tous ceux restés assis.

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