Ce geste, vous le faites sans doute vous aussi, presque comme un rituel de politesse moderne. Le téléphone posé sur la table, écran retourné vers le bois, comme pour dire « je suis là, vraiment là ». Mais la recherche en psychologie cognitive raconte une tout autre histoire : retourner son écran ne change quasiment rien à l’affaire.
La preuve vient d’une étude devenue une référence dans le domaine, menée par une équipe de l’Université du Texas à Austin, en collaboration avec l’Université de Californie à San Diego et les laboratoires de recherche de Disney. Les chercheurs ont soumis près de 800 participants à des tests exigeant une concentration totale, en faisant varier un seul paramètre : l’emplacement de leur propre smartphone.
À retenir
- Un geste banal cache une vérité scientifique troublante sur nos efforts pour rester concentré
- Des chercheurs ont testé 800 participants et obtenu des résultats qui remettent en question tout ce qu’on croyait savoir
- Mais la science n’a pas dit son dernier mot : les études de réplication suggèrent une histoire bien plus nuancée
Le détail qui change tout : ce n’est pas l’écran, c’est la distance
Les résultats, publiés dans le Journal of the Association for Consumer Research, sont sans appel. De nouvelles recherches menées par McCombs montrent que les gens obtiennent des résultats significativement moins bons aux tests cognitifs lorsque leur smartphone se trouve dans la même pièce, même s’il est face contre table, éteint, ou rangé dans une poche ou un sac. Peu importe que vous l’ayez retourné, éteint, glissé dans votre poche arrière. Tant qu’il reste à portée de main, dans la même pièce, le mal est fait.
Le détail le plus troublant concerne justement ce geste qu’on croit salvateur. Ward et ses collègues ont également constaté que le fait que le smartphone d’une personne soit allumé ou éteint, face visible ou face cachée sur un bureau, n’avait aucune importance : avoir un smartphone à vue ou à portée de main réduit la capacité d’une personne à se concentrer et à accomplir des tâches. Franchement, c’est le genre de résultat qui remet en question tout un pan de nos petites habitudes de savoir-vivre numérique. On croyait régler le problème en cachant l’écran. On ne faisait que déplacer le curseur d’un millimètre.
La véritable variable, celle qui compte, c’est la proximité physique. Les chercheurs ont découvert que les participants ayant laissé leur téléphone dans une autre pièce obtenaient des résultats nettement supérieurs à ceux qui l’avaient gardé sur le bureau, et légèrement supérieurs également à ceux qui l’avaient dans une poche ou un sac. « On observe une tendance linéaire qui suggère que plus le smartphone devient visible, plus la capacité cognitive disponible des participants diminue », résume l’un des auteurs de l’étude.
Pourquoi un objet inerte draine autant d’énergie mentale
Le mécanisme derrière ce phénomène, baptisé brain drain, tient presque à un paradoxe. Votre esprit conscient ne pense pas à votre smartphone, mais le simple fait de vous obliger à ne pas y penser consomme une partie de vos ressources cognitives limitées. Ce n’est pas la notification qui vous vole votre attention. C’est l’effort permanent, silencieux, presque invisible, de résister à la tentation.
Ce point mérite d’être souligné, tant il inverse notre logique habituelle. Ce n’est pas que les participants étaient distraits parce qu’ils recevaient des notifications sur leurs téléphones : la simple présence de leur smartphone suffisait à réduire leur capacité cognitive, une partie de leur cerveau travaillant activement à ne pas saisir ou utiliser l’appareil. Un détail intéressant complète le tableau : ces coûts cognitifs sont les plus élevés chez les personnes qui présentent la plus forte dépendance au smartphone. Plus on est attaché à son téléphone, plus la simple idée de sa présence pompe des ressources mentales, même quand on croit gérer la situation à la perfection.
Une science moins tranchée qu’il n’y paraît
Voilà pour la version qui a fait le tour du monde en 2017. Mais la science, elle, ne s’arrête jamais à une seule étude, aussi marquante soit-elle. Une tentative de réplication publiée en 2022 a jeté un pavé dans la mare : en utilisant les mêmes tâches et conditions que la seconde expérience de Ward et ses collègues, cette étude n’a retrouvé aucune différence entre les conditions d’emplacement du smartphone sur les performances, suggérant que la simple présence d’un téléphone pourrait ne pas suffire à affecter les performances cognitives.
D’autres travaux nuancent également l’effet dit de « simple présence » sur la qualité des conversations, celui popularisé par Przybylski et Weinstein en 2013. Une méta-analyse de 2020 portant sur 43 études a révélé des perceptions négatives robustes lorsqu’une personne utilisait réellement son téléphone pendant une interaction, mais pas d’effet de « simple présence » constant sur le plus petit groupe d’études portant sur la présence seule. Une méta-analyse de 2024 portant sur la présence du smartphone et la cognition, couvrant 33 études et 4 368 participants, n’a elle non plus trouvé aucun effet global significatif.
Ce qui ressort, en creusant l’ensemble de la littérature, c’est un déplacement du vrai coupable. Un téléphone visible peut créer une opportunité de décrochage, et l’usage réel peut porter une charge sociale, mais un appareil inerte ne consomme pas automatiquement une quantité fixe de puissance cérébrale. Une expérience menée dans des cafés, où des groupes d’amis ou de proches devaient garder leur téléphone sur la table ou le ranger, l’illustre bien : les téléphones étaient visibles, les alertes restaient possibles, et les participants ont utilisé leurs appareils davantage. Le vrai problème, ce n’est peut-être pas l’objet posé là, silencieux. C’est ce qu’on en fait, ne serait-ce que quelques secondes, pendant que l’autre parle en face.
Reste un chiffre qui mérite d’être gardé en tête avant le prochain dîner : dans cette même expérience de café, les convives n’ont utilisé leur téléphone que pour environ un dixième du repas, et ont pourtant déclaré s’être moins amusés, s’être sentis plus distraits et légèrement plus ennuyés que ceux qui avaient rangé leur appareil ailleurs. Un dixième du temps a suffi à changer toute l’ambiance de la table. De quoi reconsidérer non pas l’orientation de l’écran, mais la pièce dans laquelle on le laisse.
Source : avantapresgrossesse.fr