La sensation est connue de quiconque télétravaille depuis quelques années : le casque posé sur les oreilles dès 9h, retiré pour déjeuner, remis aussitôt pour l’après-midi de réunions en visio. Six, sept, parfois huit heures par jour d’occlusion sonore. Ce que peu de personnes suspectent, c’est ce qui se passe à l’intérieur du conduit auditif pendant tout ce temps. Un ORL passant son otoscope dans l’oreille d’un télétravailleurs régulier n’y voit pas seulement du cérumen accumulé, il y observe parfois une véritable explosion microbienne.
À retenir
- Un ORL découvre des choses glaçantes dans les oreilles des télétravailleurs
- Le cérumen, protecteur naturel, ne peut plus faire son travail
- Deux risques distincts guettent votre audition sans que vous le sentiez
Un conduit auditif transformé en incubateur
Le conduit auditif externe est naturellement sombre, humide et contient des peaux mortes ainsi que différentes substances comme le cérumen. C’est son état normal. Ce qui n’est pas normal, c’est de l’obstruer pendant des heures d’affilée avec un corps étranger chauffé par la chaleur corporelle.
Les écouteurs se placent directement à l’intérieur du conduit auditif, créant un espace clos et chaud. Cela retient la sueur, l’humidité et les bactéries, surtout après une séance de sport ou par temps chaud. Avec le temps, cette accumulation augmente le risque d’infection. Mais même sans activité physique, la simple chaleur corporelle suffit à transformer l’oreille en milieu de culture idéal. Obstruer trop souvent les oreilles avec des écouteurs ou un casque multiplie le nombre de bactéries présentes dans le conduit auditif externe, comme l’ont documenté plusieurs équipes de chercheurs depuis les années 1990.
Le mécanisme est particulièrement traître. Le conduit auditif est tapissé de glandes qui produisent le cérumen, une substance jaunâtre qui sert à hydrater l’oreille et à transporter les petites particules indésirables hors du conduit auditif. Le cérumen remplit une fonction antibactérienne. Protégé de cette manière, l’intérieur de l’oreille abrite une communauté de micro-organismes inoffensifs qui se disputent les ressources et, en même temps, empêchent l’installation d’agents pathogènes. En bloquant le conduit avec un casque, on perturbe précisément ce système d’équilibre. Le conduit auditif se nettoie naturellement grâce au cérumen, qui emporte avec lui cellules mortes et impuretés. En insérant un écouteur, ce processus est bloqué.
Bactéries, champignons : ce que l’ORL voit dans le conduit
Ce que l’otoscope révèle n’est pas toujours bénin. Les otites externes sont bactériennes dans 90 % des cas environ, causées par la prolifération de germes tels que le Pseudomonas aeruginosa ou le Staphylococcus aureus. Dans 10 % des cas environ, elles sont mycosiques, le plus souvent dues au champignon Aspergillus. Ce dernier, dans sa forme Aspergillus niger, a une signature visuelle assez glaçante : l’infection fongique causée par Aspergillus niger se présente généralement sous forme de points noir-grisâtre ou jaunes entourés d’une matière cotonneuse dans le conduit auditif.
L’idée reçue à déconstruire ici : on associe spontanément ce type d’infection à la piscine ou à la mer, la fameuse « otite du baigneur ». Or le mécanisme déclencheur est exactement le même avec un casque audio porté toute la journée. La stagnation de l’eau ou la transpiration du conduit auditif externe font macérer la peau et élèvent son pH, normalement acide. La flore bactérienne s’en trouve alors modifiée et permet la prolifération de germes. La transpiration cutanée sous les coussinets d’un casque crée exactement ces conditions de macération chaude et humide. Le port d’écouteurs, d’embouts auriculaires ou d’appareils auditifs peut irriter ou causer une inflammation du conduit auditif.
L’utilisation prolongée d’appareils auditifs peut entraîner des modifications de la flore cutanée dans le conduit auditif ou des dermatites et des irritations cutanées. Ces irritations sont souvent le premier signal d’alarme, une légère démangeaison, une sensation d’oreille bouchée, que l’on a tendance à ignorer en se disant que ça passera. La mycose de l’oreille est une infection causée par un champignon qui s’installe et prolifère dans l’oreille. Désagréable à cause des démangeaisons qu’elle cause, il est relativement aisé de la confondre avec de l’eczéma ou une otite. Pourtant, elle requiert un traitement spécifique afin d’éviter qu’elle ne s’étende, empire et/ou cause des troubles auditifs irréversibles.
Le double risque que les télétravailleurs sous-estiment
65 % des télétravailleurs ont indiqué utiliser un casque audio ou des oreillettes plus de deux heures par jour. Deux heures, c’est le seuil minimal. En pratique, une journée de télétravail avec deux ou trois réunions vidéo, de la musique en fond pendant le travail concentré et quelques appels téléphoniques dépasse facilement le double. Ce temps d’exposition cumulé génère deux types de risques bien distincts, souvent confondus.
Le premier est microbiologique, les infections décrites plus haut. Le second est acoustique, et il est insidieux précisément parce qu’il ne fait pas mal. Les symptômes décrits peuvent être temporaires, mais ils peuvent aussi devenir permanents s’ils ne sont pas diagnostiqués rapidement. Le système auditif étant capable de très bien supporter la pression acoustique, même de manière prolongée, il arrive souvent que les dommages passent inaperçus et deviennent permanents. La perte auditive survient lorsque des niveaux de bruit élevés endommagent les cellules ciliées de l’oreille interne, responsables de la transmission des signaux sonores au cerveau. Ces cellules ne se régénèrent pas, et une fois détruites, la perte auditive est permanente.
Le professeur Hung Thai-Van, chef du service ORL aux Hospices Civils de Lyon, le formule sans détour : « une oreille abîmée ne se répare pas. La seule véritable arme reste la prévention. » Une mise en garde qui s’adresse directement aux actifs en télétravail, pas seulement aux adolescents accros aux concerts.
Ce que l’on peut concrètement changer
La bonne nouvelle : les gestes protecteurs sont simples et ne demandent ni budget ni sacrifice. La règle dite des 60/60 circule chez les spécialistes de l’audition : 60 minutes d’utilisation à 60 % du volume maximal de l’appareil. Passer au-dessus de cette limite impose une pause.
Sur le plan hygiénique, les personnes qui utilisent fréquemment des écouteurs peuvent maîtriser le risque d’infections en se donnant occasionnellement une pause aux oreilles, afin de laisser les conduits auditifs « prendre l’air », et en prenant soin de nettoyer les écouteurs et leur étui une fois par semaine. Si le casque est utilisé fréquemment, il est recommandé de le nettoyer et de le désinfecter avec de l’alcool à 75 % toutes les semaines. Lors de la désinfection, assurez-vous que tous les résidus de cire sont complètement éliminés, puis utilisez un spray désinfectant ou de l’alcool topique et essuyez les écouteurs avec du coton.
Un détail auquel on ne pense jamais : le partage des écouteurs permet l’échange de staphylocoques dans l’oreille de quelqu’un. Prêter ses écouteurs à un collègue ou à un enfant, même une seule fois, transfère directement une flore cutanée étrangère dans un conduit auditif qui n’y est pas habitué.
Pour les personnes souffrant d’infections récurrentes, les casques sont moins problématiques que les oreillettes intra-auriculaires. Mais ils doivent aussi être enlevés régulièrement… et nettoyés. Comme ils se situent à l’extérieur du conduit auditif, les casques sont moins susceptibles de provoquer un compactage du cérumen ou d’introduire des bactéries ou des agents pathogènes dans le conduit auditif. Un argument de poids pour choisir un casque supra-aural plutôt que des intra-auriculaires lors des longues journées de travail.
Ce que les chiffres projettent pour l’avenir mérite qu’on s’y arrête : d’ici 2050, une personne sur quatre pourrait souffrir de problèmes d’audition dans le monde si les tendances actuelles se poursuivent, selon l’OMS. Une statistique construite notamment sur les habitudes d’écoute qui se sont généralisées depuis le télétravail de masse. les oreilles que nous négligeons aujourd’hui face à nos écrans seront celles qui nous feront défaut dans vingt ans.
Sources : msdmanuals.com | sciencesdecheznous.com