Soixante ans. C’est l’âge à partir duquel une oreille qui flanche commence à menacer le cerveau bien plus sérieusement qu’on ne le pensait. La commission permanente du Lancet sur la démence a tranché dans son rapport 2024 : la perte auditive non corrigée est le premier facteur de risque modifiable de démence, devant le tabac, la sédentarité ou l’hypertension. Un verdict scientifique qui oblige à changer radicalement de regard sur ce que l’on considérait jusqu’ici comme un simple désagrément du vieillissement.
À retenir
- La surdité silencieuse dépasse le tabac comme facteur de démence
- Une perte auditive modérée triple le risque de déclin cognitif
- Corriger son audition à temps pourrait être le rendez-vous médical le plus crucial de sa vie
Le classement qui bouscule tout
La Commission de prévention de la démence du journal The Lancet a mis à jour son analyse des facteurs de risque, et la perte auditive reste le premier facteur de risque modifiable, ex-aequo avec le cholestérol. Ce chiffre mérite qu’on s’y arrête : la perte d’audition contribue à environ 7 % des cas de déclin cognitif dans le monde, ce qui en fait le facteur de risque modifiable le plus important avec le cholestérol, devant un faible niveau d’éducation (5 %) et l’isolement (5 %).
Selon la commission du Lancet, près de la moitié des cas de démence pourraient être évités ou retardés si 14 facteurs de risque étaient éliminés. Parmi eux : le tabac, la sédentarité, le diabète, la dépression… et, en tête de liste, cette surdité silencieuse que des millions de personnes ignorent ou refusent de traiter. Le nouveau rapport ajoute deux nouveaux facteurs de risque, dont 2 % attribuables à une perte de vision non traitée plus tard dans la vie. La mécanique du vieillissement sensoriel, dans son ensemble, est désormais au cœur de la prévention neurologique.
Contre-intuition utile ici : on associe spontanément la démence au patrimoine génétique ou à la « fatalité de l’âge ». Une mise à jour majeure du rapport Lancet est venue renforcer ces conclusions : quatorze facteurs modifiables ont été identifiés, et 49 % des cas dans le monde pourraient être retardés ou évités en agissant dessus. La génétique pèse moins qu’on ne le croit. Les comportements, bien davantage.
Ce que l’oreille fait au cerveau
Chez un patient présentant une perte auditive non corrigée, le cerveau doit mobiliser davantage de ressources pour décoder les signaux sonores. Cette surcharge cognitive peut, à long terme, contribuer à accélérer le déclin des fonctions mnésiques et exécutives. C’est le premier mécanisme. Mais il y en a d’autres, tout aussi pernicieux.
Plusieurs mécanismes physiopathologiques sont avancés pour expliquer cette association : l’augmentation de la charge cognitive liée à l’effort d’écoute, la diminution de la stimulation sensorielle des réseaux neuronaux, et la réduction des interactions sociales et des activités intellectuelles. Le cercle vicieux est là : mal entendre fatigue le cerveau, isole socialement, réduit les stimulations intellectuelles. Trois chemins qui mènent au même endroit.
Une perte auditive modérée peut multiplier par trois le risque de dégradation des facultés cognitives. Trois fois. Un chiffre qui remet en perspective les campagnes de prévention centrées sur l’alcool ou le sucre, rarement sur l’audition.
Dans le rapport 2017 de la commission Lancet, les données combinées montraient un ratio de risque de 1,94, suggérant que les personnes souffrant de perte auditive étaient presque deux fois plus susceptibles de développer une démence que celles sans perte auditive. Ce ratio n’a cessé d’être confirmé depuis.
L’appareillage comme bouclier cognitif
La bonne nouvelle, celle que les médias relaient encore trop peu : corriger une perte auditive pourrait freiner la machine. La commission Lancet a conclu, sur la base de nouvelles données, que « la preuve que traiter la perte auditive diminue le risque de démence est désormais plus solide qu’au moment de notre précédent rapport ».
L’essai clinique ACHIEVE, publié dans The Lancet en 2023, constitue la démonstration la plus convaincante à ce jour. Les résultats ont été significatifs et prometteurs : des patients âgés à risque de démence ont vu leur déclin cognitif ralentir de 48 % après avoir porté une aide auditive pendant trois ans. En plus de ralentir le déclin cognitif, les patients appareillés avaient de meilleures capacités de communication, moins de sentiment de solitude et une meilleure socialisation.
Le port d’aides auditives semble particulièrement efficace chez les personnes présentant une perte auditive et des facteurs de risque supplémentaires de démence. Même en ne considérant que les études avec un suivi long, les preuves sur les aides auditives réduisant le risque de démence restent cohérentes et encourageantes.
Nuance importante, que la presse a peu retenue lors de la publication de l’étude ACHIEVE : lors de leur analyse globale, les chercheurs n’ont pas observé de différence de déclin cognitif entre les personnes appareillées et les sujets contrôles. Mais ils ont procédé à une analyse plus fine de leurs résultats, en créant des sous-populations, notamment des personnes plus âgées avec des capacités cognitives déjà moins importantes au début de l’essai et présentant des comorbidités liées à un risque de déclin cognitif. C’est précisément dans ce groupe que l’effet protecteur a été le plus net. Le signal est là, même s’il demande à être affiné.
La France face à ses oreilles bouchées
Environ 65 % des plus de 65 ans et jusqu’à 85 % des plus de 85 ans sont affectés par la presbyacousie. Des chiffres vertigineux pour un pays qui peine encore à banaliser l’audioprothèse. 91 % des Français déclarent ne pas connaître précisément la presbyacousie : 76 % n’en ont jamais entendu parler et 15 % ne connaissent que le nom, sans pouvoir l’associer à une définition concrète.
Ce phénomène de perte auditive progressive et irréversible lié au vieillissement naturel du système auditif commence généralement à se manifester dès 45 ans. Il se caractérise d’abord par une difficulté à percevoir les sons aigus et à comprendre la parole dans des environnements bruyants, comme les restaurants ou les réunions de groupe. Un dîner où l’on peine à suivre la conversation, un film regardé à volume trop fort : les premiers signes sont là, banalisés depuis trop longtemps.
En France, le taux d’appareillage des personnes atteintes de presbyacousie reste faible. Les pertes auditives légères concernent 55 % des personnes ayant un problème d’audition, et parmi elles, seulement 10 % portent un appareillage auditif. Or c’est précisément à ce stade léger que l’intervention serait la plus efficace sur le plan cognitif. Plus les problèmes d’audition sont pris en charge tôt, plus il est facile d’intervenir, l’adaptation étant plus facile lorsque la surdité n’est pas encore importante.
En mars 2025, France Alzheimer a organisé un colloque entier consacré à l’audition et aux troubles cognitifs, en partenariat avec l’Institut Pasteur, soulignant l’importance croissante de ce sujet dans la communauté médicale. Le mouvement scientifique est lancé. La question reste de savoir si les politiques de santé publique, et les Français eux-mêmes, vont enfin traiter un bilan auditif avec le même sérieux qu’un bilan lipidique ou une tension artérielle. Parce qu’une visite chez l’audioprothésiste à 60 ans, c’est peut-être le rendez-vous le plus sous-estimé de toute une vie.
Sources : mission-audition.org | audiologie-demain.com