Le tube de kétoprofène gel traîne dans le sac de plage. L’ibuprofène dort dans la trousse de toilette. Et la doxycycline prescrite cet hiver pour une sinusite, ou contre l’acné, attend sagement au fond d’une pochette. Des médicaments si banals qu’on les emporte en vacances sans même y penser, comme on glisse un fond de crème solaire en dernière minute. Mais leurs notices contiennent une information que la plupart d’entre nous ignorons complètement.
À retenir
- Plus de 300 substances actives provoquent une photosensibilisation : vos médicaments du quotidien sont les premiers suspects
- Le kétoprofène gel et la doxycycline figurent parmi les plus à risque, avec des réactions parfois graves nécessitant une hospitalisation
- Certains écrans solaires peuvent déclencher une réaction si vous prenez du kétoprofène : le piège invisible des réactions croisées
La photosensibilisation, un phénomène méconnu et pourtant massif
Un médicament photosensibilisant est une substance qui, lorsqu’elle est absorbée par l’organisme, augmente la sensibilité de la peau ou des yeux aux rayons ultraviolets (UVA et UVB). Le résultat peut surprendre : cette photosensibilité peut provoquer des réactions cutanées comme des rougeurs, des brûlures, des éruptions ou des taches pigmentées, même après une exposition modérée au soleil.
Plus de 300 substances actives ont été identifiées comme potentiellement photosensibilisantes. Le chiffre arrête net. Trois cents. Et ces effets peuvent survenir quelle que soit la voie d’administration, qu’elle soit orale, injectable ou cutanée.
Ce qui rend le phénomène encore plus trompeur, c’est qu’il se divise en deux mécanismes bien distincts. La phototoxicité est immédiate et limitée aux zones exposées au soleil ; la photoallergie, elle, est retardée et peut toucher également les zones de la peau protégées des rayons UV. une réaction photoallergique peut apparaître là où vous n’avez même pas eu de soleil. Contre-intuitif, et potentiellement désorientant au moment de comprendre ce qui se passe sur votre peau.
La réaction est disproportionnée par rapport à l’intensité et à la durée d’exposition. Plus la dose de médicament absorbée est importante, plus la réaction sera sévère. On ne parle donc pas d’une légère rougeur après une journée au bord de la mer : dans les cas sévères, des hospitalisations ont été enregistrées.
La liste des suspects habituels, et elle est longue
La contre-idée reçue à poser ici est celle-ci : la photosensibilisation, ce n’est pas l’affaire des patients sous chimiothérapie ou sous traitement lourd. Ce sont vos médicaments du quotidien qui sont concernés en premier lieu.
Les classes thérapeutiques les plus fréquemment impliquées dans la photosensibilisation par voie générale comprennent les anti-inflammatoires non stéroïdiens (ibuprofène, kétoprofène, diclofénac), les antibiotiques (fluoroquinolones, tétracyclines, sulfamides), les diurétiques, les antidépresseurs (ISRS comme la fluoxétine, la paroxétine), les antidiabétiques oraux, les médicaments contre le cholestérol (statines, fibrates), et les inhibiteurs calciques. La liste couvre, à elle seule, une bonne partie des ordonnances françaises courantes.
Elle inclut aussi les contraceptifs oraux, des antihypertenseurs, des antidépresseurs, des statines. Autant dire que personne n’est à l’abri d’une photosensibilisation médicamenteuse.
Les traitements topiques méritent une attention particulière. Le kétoprofène en gel, prescrit pour les entorses, les douleurs musculaires, très souvent en automédication — est l’un des cas les plus documentés. L’ANSM a rappelé à plusieurs reprises aux professionnels de santé que l’utilisation du kétoprofène topique est susceptible de provoquer des réactions de photosensibilité, dont certaines graves nécessitant une hospitalisation. La recommandation est sans appel : ne pas exposer les zones traitées au soleil, même voilé, pendant toute la durée du traitement et jusqu’à deux semaines après l’arrêt. Deux semaines après l’arrêt. Même par temps couvert.
Pour les traitements anti-acné, l’enjeu est tout aussi concret. De toutes les cyclines, la doxycycline est la molécule la plus à risque de réaction phototoxique, une très faible dose de soleil suffisant à provoquer des réactions de type coups de soleil. On recommande par prudence d’arrêter le traitement en cas d’expositions solaires, et on ne le prescrit généralement pas en été. De son côté, l’isotrétinoïne, utilisée contre les acnés sévères, présente un fort risque de photosensibilité : la poursuite du traitement doit se faire à la seule condition de fuir le soleil et de s’en protéger avec une crème SPF50+.
Ce que personne ne vous dit avant de partir
L’angle mort de tout cela n’est pas médical, il est comportemental. On ne doit jamais arrêter son traitement suite à une réaction cutanée liée au soleil sans avoir demandé conseil à son pharmacien ou son médecin : beaucoup de traitements ne peuvent pas être arrêtés brusquement sans mettre la santé en danger. Ni arrêter sans avis, ni continuer sans protection. La nuance est fine, et elle est rarement expliquée.
Il existe aussi un piège moins connu avec les gels de kétoprofène : des réactions croisées ont été signalées entre le kétoprofène gel et des molécules chimiquement proches, comme le fénofibrate, certains écrans solaires de type benzophénone, et des composants de certains parfums. appliquer une crème solaire contenant de l’octocrylène sur une zone traitée au kétoprofène peut déclencher une réaction, alors même qu’on pensait bien faire. L’utilisation de ces molécules chez des patients ayant déjà eu une réaction au kétoprofène a provoqué, dans plusieurs cas, l’apparition d’un nouvel épisode de photoallergie en l’absence d’application concomitante de kétoprofène. Le filtre solaire devient, dans ce cas précis, un déclencheur.
À long terme, la phototoxicité peut augmenter le risque de développer un cancer de la peau. Un traitement prolongé par les tétracyclines semble par exemple augmenter de 11 % le risque de carcinome basocellulaire. Par ailleurs, une étude portant sur plus de 78 000 patients a révélé une augmentation significative du risque de carcinome épidermoïde chez les patients prenant de l’hydrochlorothiazide, ce diurétique très courant prescrit contre l’hypertension artérielle, que beaucoup de personnes prennent depuis des années sans se souvenir de son nom.
Les bons réflexes, concrets et applicables
Relire la notice de ses médicaments avant les vacances n’est pas un rituel hypocondriaque. C’est un acte de prévention, aussi utile que de vérifier l’indice UV de sa destination.
Pour éviter ce type de réaction avec le soleil, il est important de se protéger des UV à la fois grâce aux vêtements et aux crèmes solaires. Les vêtements d’abord : le coton a un meilleur pouvoir filtrant que le polyester, tout en étant plus respirant. Il est possible de renforcer la protection offerte par les vêtements en sélectionnant ceux spécifiquement conçus pour protéger des UV. La crème solaire ensuite, en SPF50+ minimum, renouvelée toutes les deux heures. Et pour les médicaments oraux, une règle simple : préférer le paracétamol à l’ibuprofène pour les douleurs légères pendant les périodes d’exposition prolongée.
Si une réaction survient malgré tout, il faut retenir le nom du médicament qui a provoqué la réaction, surtout s’il s’agit d’une photoallergie : le risque de récidive avec cette molécule est important à l’avenir. Informez-en votre pharmacien et votre médecin, qui feront figurer cette information dans votre dossier médical. Une donnée à ne jamais perdre.
La consultation pré-vacances chez son médecin ou son pharmacien a longtemps été associée aux voyages en zone tropicale, aux vaccins, aux antipaludéens. Elle devrait désormais concerner n’importe qui partant au soleil avec une ordonnance dans la valise. Même pour un gel de genou. Même pour une pilule prise depuis cinq ans. La notice, elle, a toujours su ce qu’elle voulait dire, c’est nous qui n’avions pas encore pris le temps de la lire.
Sources : sante-sur-le-net.com | e-sante.fr