65°C. C’est le chiffre que personne ne connaît, et que presque tout le monde dépasse chaque matin. En 2016, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) de l’OMS a conclu que la consommation de boissons chaudes à partir de 65°C est « probablement cancérigène » pour l’homme, avec une classification en groupe 2A. Le groupe 2A, c’est le même échelon que les nitrites de charcuterie ou les UV des cabines de bronzage. Posé comme ça, ça change la perspective.
Le thé qu’on sirote brûlant dès le réveil, la soupe avalée en vitesse, le café serré pris bouillant au comptoir : ce n’est pas la boisson qui est en cause, c’est le degré. Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas la nature de la boisson, mais bien sa température élevée qui constitue un facteur de risque pour la santé. Le café, longtemps soupçonné d’être cancérogène en lui-même, a d’ailleurs été officiellement blanchi par ce même rapport. Le café n’est plus désormais considéré comme « peut-être cancérogène » au terme de la réévaluation des experts sur la base de plus de 1 000 études chez l’homme et l’animal.
À retenir
- Un chiffre ignoré de presque tout le monde : la température exacte que l’OMS considère comme dangereuse
- Ce que les chercheurs ont découvert en observant 50 000 buveurs de thé pendant treize ans
- La solution surprenante qui demande zéro effort et zéro sacrifice au goût
Ce que la chaleur fait concrètement à votre œsophage
L’œsophage n’est pas conçu pour encaisser des chocs thermiques répétés. Les muqueuses de l’œsophage sont sensibles et fragiles : à force d’être agressées par des liquides brûlants, elles peuvent développer des lésions précancéreuses, et si l’habitude se répète quotidiennement, ces lésions peuvent dégénérer.
Deux mécanismes sont identifiés par les chercheurs. La température trop chaude induirait une réaction inflammatoire au niveau de l’œsophage qui altérerait l’ADN des cellules et augmenterait le risque carcinogène. Un autre mécanisme impliqué serait l’altération de la fonction barrière de la muqueuse de l’œsophage, qui augmenterait son exposition à des composés cancérigènes ingérés. En clair : la chaleur répétée crée d’abord une fragilité, puis cette fragilité ouvre la porte à d’autres agresseurs.
L’association de boissons chaudes avec des facteurs de risque tels que le tabagisme ou l’alcool peut encore augmenter davantage le risque. Pour quelqu’un qui fume et démarre ses matins avec un thé brûlant, l’addition est mauvaise.
Le chiffre qui fait vraiment réfléchir
En 2019, une étude publiée dans The International Journal of Cancer a mis des chiffres encore plus précis sur ce risque. Cette étude a été menée sur plus de dix ans (2004-2017) dans des conditions dites « objectives » et « prospectives » avec des mesures précises de la température de la boisson, portant sur 50 045 buveurs de thé âgés de 40 à 75 ans résidant dans le nord-est de l’Iran. Résultat : la consommation de 700 millilitres de thé par jour à une température égale ou supérieure à 60°C était associée à un risque 90% plus élevé de cancer de l’œsophage.
90%. Le risque quasi doublé. Pour deux tasses. Par jour. Et la barre de danger se situe même en dessous du seuil officiel de l’OMS, fixé à 65°C. Pour référence, le thé ou le café fraîchement infusé a souvent des températures comprises entre 70°C et 90°C. la tasse qu’on prépare et qu’on attaque immédiatement se situe largement au-dessus de la zone rouge.
Les buveurs de café « très chaud » ont ainsi 4,1 fois plus de chances d’avoir un cancer de l’œsophage, contre 2,7 fois chez les consommateurs d’infusion « tiède ». La différence entre très chaud et tiède vaut donc plus qu’un doublement de risque. Un détail de comportement, une conséquence considérable.
Cinq minutes suffisent à tout changer
Voilà le paradoxe de cette histoire : le remède est d’une simplicité désarmante. Attendre. Les spécialistes recommandent d’attendre entre 3 et 5 minutes après la préparation d’une boisson chaude avant de la consommer, ce qui permet à la température de baisser à un niveau sans danger tout en conservant saveurs et arômes. Ou d’attendre 5 à 7 minutes, pour être sûr de descendre sous le seuil critique.
Pour les adeptes du thé au lait à l’anglaise, bonne nouvelle : ajouter un peu de lait froid dans sa tasse fait naturellement chuter la température sous les 60°C. Si vous laissez votre thé refroidir un peu avant de le boire ou que vous ajoutez du lait froid, il est peu probable que vous augmentiez votre risque de cancer. Une habitude britannique qui s’avère, scientifiquement, bien plus avisée qu’on ne le pensait.
Boire des boissons chaudes avec une paille ou par petites gorgées peut être moins nocif que d’avaler de grandes gorgées de liquides extrêmement chauds. La vitesse d’ingestion compte autant que la température elle-même, un paramètre que les études sur les cultures d’Asie centrale confirment : la majorité des cancers de l’œsophage surviennent dans certaines régions d’Asie, d’Amérique du Sud et d’Afrique de l’Est, où l’on boit fréquemment des boissons très chaudes, notamment en Chine, en Iran, en Turquie où le thé et le maté sont traditionnellement bus à environ 70°C.
Ce qui est frappant dans cette affaire, c’est moins la conclusion scientifique que ce qu’elle révèle sur nos automatismes. Boire brûlant n’est pas un plaisir conscient : c’est un réflexe, un rite, une habitude héritée. Personne n’est condamné pour avoir bu ponctuellement un café brûlant, ce sont bien l’excès de chaleur et la répétition qui créent un terrain favorable aux lésions chroniques. Vingt ans de thé brûlant chaque matin, c’est peut-être sept mille tasses servies trop tôt. Un thermomètre de cuisine ou simplement l’habitude d’attendre avant de boire : le changement ne demande rien d’autre que ça.
Sources : pourquoidocteur.fr | 24matins.fr