Les phlébologues sont catégoriques : cette position assise banale coupe un cinquième du sang derrière votre genou

Les fourmillements arrivent d’abord dans la cheville, puis remontent jusqu’au mollet. Un signal corporel que l’on chasse d’un petit coup de pied dans l’air avant de reposer la jambe exactement dans la même position. Ce réflexe, adopté par une majorité de femmes au bureau, dans les transports, en réunion, cache une mécanique vasculaire que les spécialistes de la circulation veineuse observent depuis des années avec une préoccupation croissante. La position jambes croisées comprime la veine poplitée, située derrière le genou, ralentissant ainsi le retour du sang vers le cœur. Et ce n’est pas qu’une sensation.

À retenir

  • Une étude révèle une réduction de 25 % du flux sanguin lors du croisement des jambes
  • Les trois heures passées les jambes fléchies altèrent durablement la fonction vasculaire
  • Cette posture modifie même la tension artérielle et la structure du bassin

L’artère poplitée, angle mort de nos mauvaises habitudes posturales

Les vaisseaux sanguins qui ramènent le sang des pieds vers le cœur passent derrière la jambe, le genou et la cuisse. En position assise, la gravité peut comprimer l’arrière de la cuisse sur le siège, ce qui peut gêner la circulation sanguine et favoriser l’enflure des pieds. Croiser une jambe par-dessus l’autre aggrave ce mécanisme, en ajoutant une pression directe sur ce carrefour vasculaire.

Des études ont examiné les modifications du flux sanguin lorsque les sujets croisaient les jambes à différentes hauteurs. L’une d’elles a montré une réduction de 25 à 30 % du retour veineux pendant le croisement des jambes, sans dommage permanent après 10 minutes. Un cinquième du flux sanguin coupé derrière votre genou. Pour une posture que l’on adopte sans y penser, dix fois par jour, c’est un chiffre qui mérite qu’on s’y arrête.

Ce qui préoccupe les phlébologues ne se limite pas à l’instant de la compression. Des chercheurs ont testé l’hypothèse selon laquelle la flexion prolongée des articulations de la hanche et du genou, telle qu’elle se produit en position assise, et le flux sanguin perturbé causé par l’angulation artérielle, altèrent la fonction endothéliale au niveau de l’artère poplitée. Des mesures effectuées avant et après une période de 3 heures allongé avec une jambe fléchie ont montré que la jambe pliée présentait une réduction profonde et soutenue du flux sanguin dans l’artère poplitée. Trois heures. Le temps d’une demi-journée de bureau.

Quand la biologie contredit l’idée reçue

On croit souvent que c’est la fatigue ou le stress qui est responsable des jambes lourdes en fin de journée. On s’assoit, on croise machinalement une jambe sur l’autre, et on finit par passer la moitié de la journée dans cette position, en ignorant royalement les légers picotements qui s’installent progressivement dans les mollets. Cette posture d’apparence inoffensive compresse silencieusement la tuyauterie interne pendant des heures, provoquant cette sensation de jambes en plomb en fin de journée.

Franchement, c’est le genre de phénomène que l’on minimise parce qu’il est parfaitement invisible. Pas de douleur franche, pas d’alarme évidente. Rester les jambes croisées toute la journée comprime et ankyloses les muscles en réduisant la place nécessaire pour le système vasculaire. Au début, des fourmis dans les jambes s’installent. C’est la preuve que les jambes ne sont plus vascularisées et innervées correctement. Ce que le corps traduit en simple inconfort est en réalité une alerte de sous-perfusion.

La nuance importante que les chercheurs soulignent : il existe deux façons de croiser les jambes, soit au niveau du genou, soit au niveau de la cheville. La plupart des recherches suggèrent que le croisement au niveau des genoux est pire que celui des chevilles. La position « élégante », celle qu’on voit dans les magazines, est précisément la plus problématique sur le plan vasculaire.

Un autre effet, moins intuitif, concerne la tension artérielle. Selon le Dr Norman R. C. Campbell, interniste de l’Université de Calgary qui a publié une étude sur le sujet : « la seule chose qu’on sait avec certitude, c’est que croiser ses jambes augmente la pression sanguine. » On a vu que ça faussait les mesures de pression sanguine dans le cabinet du médecin. C’est d’ailleurs pour cette raison que les protocoles médicaux de prise de tension artérielle stipulent explicitement que les jambes du patient doivent être décroisées. L’étude du Dr Campbell a calculé que l’augmentation frôlait 10 unités pour la pression systolique et 5 pour la pression diastolique. Des valeurs qui suffisent à faire basculer une mesure dans la zone d’alerte.

Ce que la sédentarité amplifie

Des études ont démontré qu’une position assise prolongée jusqu’à 6 heures entraîne une diminution de la circulation sanguine dans les membres et une baisse de la capacité des grosses artères à s’élargir pour permettre une augmentation du flux sanguin. Il a même été montré que rester assis pendant 10 minutes seulement suffit à réduire le flux sanguin vers les jambes et à altérer la fonction des petits vaisseaux sanguins qui alimentent les muscles de la jambe. Dix minutes. Le temps d’une pause café.

Des chercheurs ont trouvé qu’une activité réduite altérait la dilatation médiée par le flux de l’artère poplitée. Cette diminution de la fonction poplitée, et non de l’artère brachiale, pourrait être liée au fait que les artères poplitées, lors d’une réduction de la locomotion, sont soumises à une plus grande diminution du flux sanguin et donc du stress de cisaillement, comparativement aux artères brachiales. : la jambe est l’organe le plus sensible à la sédentarité, bien avant le bras ou le tronc.

Une étude parue dans le Journal of Physical Therapy Science a identifié des modifications indésirables de la posture chez les personnes qui passaient plus de trois heures par jour assises, les jambes croisées. Ces mêmes personnes étaient en outre plus susceptibles de souffrir d’une rotation du bassin, d’une inclinaison anormale des épaules et d’un port de tête déplacé vers l’avant. Le corps compense, se tord, s’adapte. Jusqu’au moment où il ne peut plus.

Trois ajustements qui changent vraiment la donne

La bonne nouvelle : les effets sont réversibles, à condition d’agir. Le croisement des jambes affecte la circulation de manière temporaire, en comprimant les veines et les nerfs et en provoquant de légères réductions du flux sanguin. Une fois les jambes décroisées et après quelques mouvements, la circulation sanguine normale reprend rapidement.

Alterner les postures est une première mesure efficace : si l’on croise les jambes, il faut changer de côté régulièrement pour ne pas toujours solliciter le même appui. Se lever souvent, idéalement toutes les 30 à 45 minutes, en marchant un peu et en étirant les jambes, relance la circulation. Ce n’est pas une discipline contraignante. C’est une micro-habitude.

Il semblerait que 10 minutes de marche, sur son temps de travail, permettraient de réduire les anomalies circulatoires engendrées par la position assise. Une étude de l’Université du Missouri l’a confirmé : un maintien de la position assise entre 6h et 8h consécutives au travail pourrait réduire le flux sanguin dans les membres inférieurs, mais marcher pendant 10 minutes après une longue période en position assise serait un moyen de limiter le risque cardiovasculaire.

Un dernier point que les spécialistes mentionnent rarement dans les conseils grand public : ce n’est pas tant le croisement des jambes qui est en cause, mais la sédentarité prolongée et la répétition de postures asymétriques. Croiser les jambes cinq minutes par-ci par-là n’est pas le problème. Le problème, c’est de le faire huit heures d’affilée, du même côté, sans jamais bouger. La jambe droite posée sur la gauche depuis vingt ans, toujours la même, sans y penser. C’est cette asymétrie répétitive qui, au fil du temps, fragilise les valves veineuses et réorganise silencieusement la mécanique du bassin, des épaules, parfois jusqu’aux cervicales. Un ajustement si petit qu’on ne le voit pas, une conséquence si lente qu’on ne fait jamais le lien.

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