Imaginez la scène : il est 14h, l’après-midi s’étire, et vous glissez presque inconsciemment votre jambe gauche par-dessus la droite. Un réflexe. Un geste de confort. Peut-être même une façon de tenir votre dos droit, se dit-on. Sauf que ce mouvement anodin, répété des dizaines de fois par jour, cinq jours par semaine, est précisément celui que tous les spécialistes de la santé locomotrice vous demandent d’éliminer en urgence. Croiser les jambes en position assise au bureau, c’est la mauvaise habitude la plus répandue et la plus sous-estimée de l’open space.
À retenir
- Un nerf méconnu mais crucial paie le prix lourd de votre position préférée au bureau
- Trois fois plus de contraction musculaire : ce chiffre devrait changer votre façon de vous asseoir
- Du picotement discret à la paralysie : comment une mauvaise posture devient maladie professionnelle
Le nerf que personne ne connaît, mais que tout le monde abîme
On parle souvent du nerf sciatique, cette grande star douloureuse qui descend le long du dos jusqu’au pied. Mais il existe un autre nerf, bien moins célèbre, qui paie un prix lourd chaque jour dans les bureaux de France : le nerf fibulaire commun, aussi appelé nerf sciatique poplité externe (SPE). En circulant derrière la tête du péroné, ce nerf peut être soumis à des contraintes mécaniques considérables, d’où l’importance d’une posture et d’un équipement adaptés pour éviter toute compression.
Ce nerf mixte est constitué de fibres sensitives, qui fournissent la sensibilité de la face antéro-latérale de la jambe et du dos du pied, et de fibres motrices, qui innervent les muscles de la loge antérieure de la jambe. C’est lui qui permet la flexion dorsale du pied et l’extension des orteils. : lever le pied en marchant, sentir le sol sous votre semelle, actionner votre cheville normalement. Des gestes dont on ne remarque l’existence que le jour où ils deviennent impossibles.
La compression de ce nerf peut survenir au niveau du genou, contre le col de la fibula, notamment lors de positions prolongées en flexion du genou, comme la position accroupie ou la position assise avec les jambes croisées. Ce n’est pas une théorie. C’est de la mécanique pure. Chaque fois que vous croisez la jambe, vous écrasez littéralement ce nerf contre un os.
Ce que la posture « jambes croisées » fait réellement à votre corps
Croiser les jambes déséquilibre votre bassin en créant une rotation de 8 à 12 degrés vers le côté de la jambe supérieure. Cette torsion asymétrique comprime directement le nerf sciatique du côté croisé et étire excessivement celui du côté opposé. La chaîne de conséquences ne s’arrête pas là. Le muscle piriforme, ce muscle fessier qui peut comprimer le nerf sciatique, se contracte trois fois plus intensément en position jambes croisées.
Franchement, c’est le genre de chiffre qui devrait figurer sur le bord de chaque chaise de bureau. Trois fois plus. Pour un geste qu’on croit neutre, fait pour se sentir plus à l’aise.
À force de travailler assise une jambe repliée sur l’autre, de longues heures durant, on risque de contracter une maladie baptisée « paralysie du nerf sciatique poplité externe », liée à une compression du nerf lorsqu’il contourne le col du péroné et qui entraîne un déficit moteur. Ce stade ultime, heureusement rare dans les cas purement posturaux, a un nom redoutable dans les couloirs de la neurologie : la compression du nerf péronier peut, au stade ultime, entraîner un déficit moteur à la marche. Le pied tombe vers le bas et nécessite un effort pour le lever, c’est ce qu’on appelle le « steppage ».
Une démarche altérée. Une incapacité à relever les orteils. Tout ça, pour avoir croisé les jambes à répétition. Le paradoxe est saisissant : on adopte cette position par confort, et c’est elle qui finit par supprimer notre liberté de mouvement.
Quand l’habitude de bureau devient maladie professionnelle
On retrouve souvent ce syndrome dans certains métiers. Il est d’ailleurs reconnu comme maladie professionnelle. Vendangeurs, carreleurs, personnel de centres d’appels : tous partagent cette même posture contrainte. Les étiologies posturales sont les premières causes recensées : appui prolongé sur la tête de la fibula, position prolongée agenouillée ou assise jambes croisées.
Ce qui aggrave la situation, c’est que les travailleurs de bureau cumulent deux facteurs de risque : la position jambes croisées et la durée. La durée journalière passée en posture assise au travail en France a été évaluée en moyenne à 4,17 heures, et jusqu’à 6,21 heures pour les salariés estimant exercer un métier comportant majoritairement une posture assise. Pour les quadragénaires, en intégrant les transports, le temps passé assis peut atteindre 12 heures lors d’une journée de travail.
À cette sédentarité s’ajoutent des symptômes qui progressent si lentement qu’on les attribue à autre chose : une fatigue dans la jambe, des fourmillements le soir, une sensation bizarre dans le pied. Les premiers signes incluent des douleurs à la face externe du genou, qui peuvent descendre le long du nerf sur la face antéro-externe de la jambe et sur le dos du pied, accompagnées de paresthésies comme des picotements, fourmillements ou sensations de brûlure. Des signaux que l’on met sur le compte d’une mauvaise nuit ou d’une longue journée debout. Rarement sur le compte de notre position favorite au bureau.
Contre-intuition : on imagine que ce sont les gens qui bougent beaucoup, qui courent, qui portent des charges, qui abîment leurs nerfs. La réalité, c’est qu’une immobilité répétée dans une mauvaise position fait infiniment plus de dégâts qu’un effort ponctuel.
Ce que recommandent concrètement les spécialistes
La bonne nouvelle, si les symptômes n’ont pas encore évolué vers un stade avancé : en cas d’origine positionnelle, une kinésithérapie adaptée permettra dans la grande majorité des cas de récupérer intégralement. Mais l’intervention chirurgicale existe et se nomme neurolyse décompressive, la récupération sensitive et motrice après chirurgie peut être longue : 18 mois à 2 ans. Autant dire qu’on préfère éviter d’en arriver là.
Les ajustements à adopter dès aujourd’hui sont simples, mais demandent une vraie vigilance. Lorsque la position assise est nécessaire, il vaut mieux avoir le dos bien appuyé avec un appui lombaire, les pieds posés à plat sur le sol, et éviter de croiser les jambes. Se placer de manière à ce que hanches et genoux forment un angle droit, quitte à utiliser un repose-pieds ou un coussin lombaire qui maintient la courbure naturelle de la colonne vertébrale.
Sur le plan des pauses, l’objectif est de rompre régulièrement les périodes passées en postures sédentaires, idéalement toutes les 30 minutes, et de limiter leur durée cumulée, idéalement à 5 heures par jour. Le contraire de la position assise n’est pas la position debout, mais le mouvement. Bien qu’un bureau assis-debout puisse être utile, il n’est pas suffisant, car on alterne toujours entre deux postures statiques. Ce qu’on cherche, c’est la position assise active : bouger, se redresser, changer régulièrement d’appuis.
Pour ceux qui travaillent debout ou assis, faire quelques pas et étirements toutes les heures permet de décharger les zones de tension. Et si des douleurs chroniques ou des gênes inhabituelles apparaissent, un passage chez un podologue ou posturologue est recommandé, ces professionnels peuvent identifier des déséquilibres posturaux bien avant qu’ils ne deviennent problématiques.
Alors la vraie question, celle qu’on pourrait se poser à la prochaine réunion de deux heures : est-ce que la façon dont on s’assoit quotidiennement, ce geste automatique et presque élégant qu’on croit anodin, est en train de réécrire silencieusement notre façon de marcher dans dix ans ?
Sources : tao-yin-institut.fr | osteopathe-sainte-colombe-vienne.fr