Une enquête a interrogé 10 000 jeunes de 16 à 25 ans dans 10 pays : 45 % décrivent la même chose qui abîme leur quotidien

Quarante-cinq pour cent. Presque un jeune sur deux, parmi les dix mille interrogés dans dix pays différents, affirme que son angoisse liée au changement climatique perturbe concrètement sa vie de tous les jours, sa capacité à se concentrer, à dormir, à se projeter. Sur les 10 000 jeunes interrogés dans 10 pays pour cette étude, 45% ont déclaré que l’anxiété et la détresse liées à la crise climatique affectaient leur vie quotidienne et leur capacité à fonctionner. Un chiffre qui ne parle pas d’une inquiétude vague, du genre qu’on ressent en regardant un reportage puis qu’on oublie en fermant la télévision. Non. On parle ici d’un mal qui s’installe, qui grignote le quotidien.

L’enquête en question, menée par des chercheurs britanniques, finlandais et américains, a interrogé 10 000 enfants et jeunes âgés de 16 à 25 ans dans dix pays (Australie, Brésil, Finlande, France, Inde, Nigeria, Philippines, Portugal, Royaume-Uni et États-Unis, avec 1000 participants par pays). Publiée dans la revue scientifique The Lancet Planetary Health, elle a été présentée comme « l’enquête la plus vaste et la plus internationale sur l’éco-anxiété des jeunes à ce jour », et la première à établir un lien direct entre la perception de l’inaction gouvernementale et cette détresse psychologique. Financée par l’ONG Avaaz, elle a mobilisé des équipes de l’université de Bath, du centre pour l’innovation en santé mondiale de Stanford, entre autres institutions reconnues dans le champ de la recherche sur le climat et la santé mentale.

À retenir

  • Près de trois quarts des jeunes interrogés qualifient l’avenir d’« effrayant »
  • Ce n’est pas tant le changement climatique qui mine les jeunes, mais la perception de l’inaction politique
  • Les inégalités géographiques révèlent que la proximité avec les catastrophes climatiques intensifie dramatiquement l’anxiété

Un mal qui dépasse largement la simple inquiétude

Le chiffre de 45% n’est que la partie émergée. Autour de lui gravitent d’autres résultats, tout aussi frappants. Près de 60% des jeunes interrogés se sont dits « très » ou « extrêmement » inquiets face au changement climatique, un niveau de détresse qui, selon les chercheurs, ne relève plus de la simple préoccupation citoyenne. Plus troublant encore : à la question « Comment envisagez-vous l’avenir ? », 75% de l’ensemble des jeunes interrogés le qualifient « d’effrayant ».

Franchement, c’est le genre de statistique qui devrait interpeller n’importe quel parent, enseignant ou décideur public. On a longtemps pensé que l’écoanxiété touchait une frange militante, hypersensible, déjà engagée dans des causes environnementales. Or l’enquête balaie cette idée reçue : le phénomène traverse toutes les catégories de jeunes, indépendamment de leur engagement associatif ou politique. Plus de 50% des répondants ont dit se sentir tristes, anxieux, en colère, impuissants, désemparés ou coupables face à la situation climatique. Ce ne sont pas des militants isolés qui répondent ainsi. Ce sont des lycéens, des étudiants, des jeunes actifs, de dix pays aux réalités économiques et culturelles très différentes.

Le point commun entre ces jeunes ? Un sentiment de trahison. Près des deux tiers des jeunes se sont sentis trahis par les gouvernements, et 61% ont estimé que les gouvernements ne protégeaient ni eux, ni la planète, ni les générations futures. Ce n’est donc pas tant le changement climatique en lui-même qui mine leur quotidien, mais la perception que rien de sérieux n’est fait pour l’endiguer. L’étude établit d’ailleurs un lien inédit entre cette perception d’inaction politique et l’intensité de la détresse psychologique ressentie, une nuance qui change tout dans la manière d’appréhender le problème.

Les inégalités géographiques, un révélateur cruel

Le niveau d’angoisse ne se répartit pas uniformément sur la carte du monde. Les jeunes des pays du Sud global se sont montrés plus inquiets, avec 92% des Philippins décrivant l’avenir comme « effrayant ». Un chiffre presque vertigineux, qui s’explique sans mystère : ces pays subissent de plein fouet les catastrophes climatiques, entre typhons, inondations et montée des eaux, quand d’autres régions du globe en restent encore, pour l’instant, à l’anticipation.

Mais l’idée que seuls les pays pauvres seraient concernés tombe vite à l’eau. 81% des jeunes interrogés au Portugal ont exprimé ce même niveau d’inquiétude, le taux le plus élevé parmi les pays du Nord global inclus dans l’étude, un pays qui a connu une recrudescence des incendies ces dernières années avec la hausse des températures. dès qu’un pays du Nord fait l’expérience concrète et répétée d’un dérèglement climatique visible, incendies, sécheresses, canicules à répétition, l’écoanxiété grimpe en flèche, presque au même niveau que dans des régions historiquement plus exposées. La proximité géographique avec le danger compte visiblement plus que le niveau de développement économique.

Que faire de ce constat ?

Les chercheurs eux-mêmes ne se contentent pas de dresser un constat alarmant. Ils pointent une piste de réponse structurelle, loin des solutions individuelles type méditation ou gestion du stress, souvent proposées mais jugées largement insuffisantes par les jeunes concernés. Une activiste philippine de 23 ans citée dans l’étude résumait bien ce malaise en expliquant que la société lui présente son anxiété comme « une peur irrationnelle qu’il faut surmonter, que la méditation et des mécanismes d’adaptation sains vont ‘réparer’ », alors que la racine du problème serait ailleurs, dans l’inaction perçue des pouvoirs publics.

En France, cette réalité a commencé à infuser jusque dans les débats parlementaires. Plusieurs questions écrites ont été adressées ces dernières années au ministère de la Santé pour interroger les mesures de prévention et d’accompagnement destinées aux jeunes souffrant d’écoanxiété, preuve que le sujet dépasse désormais le cadre strictement environnemental pour devenir un enjeu de santé publique à part entière. Le terme lui-même a fini par entrer dans le dictionnaire, signe qu’un mot qui semblait presque abstrait il y a encore quelques années décrit aujourd’hui une expérience vécue, documentée, chiffrée. Reste à savoir si les politiques publiques suivront le même rythme que l’inquiétude qu’elles suscitent chez toute une génération.

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