Ce picotement familier, ces yeux qui rougissent à peine sortis du bassin : la faute au chlore ? Faux. On croit à tort que cette irritation est due au chlore, alors que les coupables sont la sueur et l’urine des baigneurs. Le vrai responsable porte un nom moins connu, plus technique, et franchement plus dérangeant quand on comprend d’où il vient : la chloramine.
Le mécanisme a été popularisé par une étude américaine passée en revue par le CDC (Centers for Disease Control and Prevention) et la National Swimming Pool Foundation. Selon les scientifiques, la vérité est toute autre : le responsable serait en fait l’urine présente en grande quantité dans l’eau des piscines. Et le plus troublant, c’est le décalage entre la croyance populaire et la réalité chimique. Selon l’enquête sur laquelle se base cette étude, 71 % des nageurs, occasionnels ou non, estiment que ce sont les produits chimiques qui sont responsables de ces rougeurs. Sept baigneurs sur dix se trompent de coupable. Un chiffre qui mérite qu’on s’y attarde.
À retenir
- Ce que vous croyez savoir sur le chlore depuis des années est complètement faux
- L’odeur caractéristique des piscines n’indique pas la propreté mais exactement l’inverse
- Les vrais coupables de vos yeux rouges sont des composés chimiques invisibles et inodores
Chloramine, le vrai nom de l’ennemi
Le chlore, seul, n’a rien d’agressif pour les yeux. C’est quand il rencontre la matière organique que les choses se gâtent. Il s’agit en fait des chloramines. Ces derniers apparaissent quand le chlore réagit avec l’ammoniaque présente dans la sueur des nageurs et plus particulièrement dans l’urine ! Cette réaction chimique provoque alors une irritation de l’œil. Contre-intuitif, non ? Le produit qu’on accuse depuis toujours n’est en réalité que le déclencheur d’une réaction dont les vrais ingrédients sont… nous-mêmes.
La chimie est un peu plus subtile encore. La sueur et l’urine contiennent toutes les deux de l’ammoniaque et de l’acide urique. Ces deux molécules réagissent avec le chlore, ce qui produit des molécules irritantes : la trichloramine et le chlorure de cyanogène ! Ce sont ces substances qui irritent nos yeux pendant la baignade. Et le chiffre qui accompagne souvent cette étude a de quoi faire grimacer : une étude a même mesuré qu’une personne sur 5 fait pipi à la piscine, et des mesures ont montré qu’une piscine publique de grandeur moyenne contient environ 75 litres d’urine. Soixante-quinze litres. Le genre de statistique qu’on aurait préféré ne jamais lire juste avant de plonger.
L’odeur de « chlore », un signal à l’envers
Voici le paradoxe le plus contre-intuitif de toute cette histoire : plus une piscine sent fort, moins elle contient de chlore actif. Ces sont ces chloramines qui, en s’évaporant, donnent au bassin l’odeur que l’on attribue faussement au chlore, en réalité inodore. Les chloramines sont particulièrement irritantes, notamment pour les yeux, et peuvent causer des problèmes allergiques voire des cancers chez les professionnels quotidiennement exposés à leur vapeur. Une piscine bien traitée, elle, ne se signale par aucune odeur particulière. Une piscine correctement traitée avec la bonne proportion de chlore ne sent rien et ne pique ni la peau ni les yeux, car elle n’est pas saturée en chloramines. De façon presque paradoxale, une piscine odorante est une piscine qui manque de chlore.
l’odeur entêtante des piscines couvertes, celle qu’on associe machinalement à la « propreté chimique » de l’eau, est en réalité le signal d’un déséquilibre. Un signe que trop de baigneurs ont laissé trop de sueur, de cosmétiques ou d’urine dans un volume d’eau donné, et que le chlore peine à tout neutraliser. En France, plus de 70% des propriétaires de piscines privées rencontrent ce problème sans en identifier la véritable cause.
Au-delà des yeux rouges : un vrai enjeu de santé publique
Les yeux qui piquent ne sont que la partie visible du problème. Les chloramines s’attaquent aussi aux voies respiratoires, et ce n’est pas anecdotique. Les chloramines s’évaporent très facilement et irritent les voies respiratoires quand elles sont inhalées. Elles sont notamment responsables de rhinites, de toux, d’irritations des bronches, surtout chez les bébés nageurs. Pour les maîtres-nageurs et les nageurs de haut niveau, exposés quotidiennement, l’affaire est prise au sérieux par les autorités françaises. A certains seuils les chloramines sont irritantes pour les yeux, les muqueuses et l’appareil respiratoire. A ce titre, depuis 2003 les travaux exposant aux dérivés aminés des produits chlorés tels que la chloramine dans les piscines figurent dans le tableau des maladies professionnelles rhinites et asthmes professionnels.
La réglementation française encadre justement ces seuils. L’arrêté du 7 avril 1981 fixant les dispositions techniques applicables aux piscines prévoit certaines normes, contribuant à limiter les teneurs en sous-produits de désinfection : l’article 5 précise que la teneur maximale en chlore combiné dans l’eau est fixée à 0,6 mg/L. Un cadre légal qui existe précisément parce que le phénomène, loin d’être un simple désagrément estival, concerne la santé respiratoire de millions de baigneurs et de professionnels chaque année.
Reste la question des germes, plus grave encore que la rougeur passagère. Le chlore est utilisé pour détruire les germes présents dans l’eau, mais il semble que certains composants de l’urine soient bien plus résistants que ce produit. Car plus grave que les yeux rouges, la présence de germes dans l’eau des piscines peut avoir des conséquences non négligeables pour la santé des organismes les plus fragiles, et en particulier, ceux des enfants. Franchement, c’est le genre de détail qui change la façon dont on regarde une piscine bondée un dimanche après-midi.
Ce qu’on peut réellement changer
La bonne nouvelle, c’est que les gestes de prévention restent d’une simplicité presque déconcertante. Se doucher avant d’entrer dans le bassin réduit la quantité de sueur et de résidus cosmétiques qui viennent nourrir la réaction chimique. Le premier conseil serait donc d’éviter de faire pipi dans l’eau, mais aussi de se doucher avant la baignade pour éliminer la sueur de sa peau. Porter des lunettes de natation limite aussi le contact direct entre l’œil et l’eau chargée en chloramines, même si, on l’a vu, le gaz peut irriter sans même toucher les muqueuses.
Un dernier détail mérite d’être gardé en tête avant le prochain plongeon : les chloramines n’agissent pas seulement par contact avec l’eau. Pas besoin d’avoir de l’eau dans les yeux pour subir les effets des chloramines : c’est sous forme de gaz qu’elles entrent en contact avec les yeux. Ce qui explique pourquoi même les spectateurs, assis au bord du bassin sans jamais tremper un orteil, ressortent parfois avec les yeux rouges et la gorge qui gratte. La piscine, décidément, n’a pas fini de surprendre ceux qui pensaient tout savoir sur son eau turquoise.
Sources : mobile.secouchermoinsbete.fr | pourquoidocteur.fr