Mâchoire tendue au réveil, dents qui deviennent progressivement plus courtes, légère sensibilité au froid qui s’installe sans raison apparente. Le dentiste pose son miroir, lève les yeux et dit : émail usé. Réflexe immédiat : « c’est à cause du grincement de nuit. » Peut-être. Mais si le vrai coupable opérait silencieusement, à pleine lumière du jour, sans que personne ne s’en aperçoive ?
À retenir
- Le bruxisme nocturne est le bouc émissaire idéal, mais le vrai problème opère en plein jour
- Ce serrement de mâchoire exerce une pression 5 à 10 fois supérieure à une mastication normale
- Contrairement au grincement nocturne, ce tic diurne est au moins partiellement contrôlable par la conscience
Le grincement de nuit, ce bouc émissaire un peu trop commode
Le bruxisme se définit comme une activité des mâchoires répétitive et inconsciente. Il existe deux formes bien distinctes : le bruxisme centré, qui se caractérise par un serrement silencieux des dents, souvent pendant la journée, et le bruxisme excentré, qui se manifeste par un grincement audible, la plupart du temps pendant la nuit. Ce second type, celui qui réveille le partenaire et alimente les conversations matinales — est le plus connu. Le plus médiatisé. Et donc le plus souvent incriminé.
Or voilà ce que les dentistes observent au quotidien : quand le chirurgien-dentiste informe un patient qu’il souffre de bruxisme ou de clenching, ce dernier découvre souvent le phénomène avec beaucoup d’étonnement. Parce que le problème est ailleurs, ou plutôt, à un autre moment de la journée.
Le bruxisme se présente sous deux formes principales selon le moment de survenue : le bruxisme du sommeil, survenant pendant la nuit sans que la personne en soit consciente, et le bruxisme de l’éveil, se produisant en période diurne sous forme de serrements des dents souvent liés à la concentration ou au stress. Ces deux formes peuvent coexister chez un même individu et ne partagent pas exactement les mêmes mécanismes.
Le tic de journée : silencieux, invisible, dévastateur
Le bruxisme diurne, qui toucherait environ 20 % des adultes, est souvent lié au stress et se manifeste par un serrement de la mâchoire pendant la journée, particulièrement en période de concentration ou d’anxiété. Concentration. Le mot clé est là. Pas le grincement spectaculaire de 3h du matin, mais le serrement feutré de 14h, devant un écran, pendant une réunion tendue, au volant dans les embouteillages.
Le serrement de la mâchoire survient quand une personne est tendue et éveillée, comme quand elle travaille à l’ordinateur, assiste à une réunion ou effectue une tâche exigeant de la concentration, telle que la conduite automobile. La particularité de ce tic diurne, c’est son caractère totalement banal. On ne l’entend pas. On ne s’en souvient pas. Et pourtant, ce réflexe musculaire inconscient peut exercer une pression sur les dents 5 à 10 fois supérieure à celle d’une mastication normale.
Cinq à dix fois. Le chiffre devrait faire réfléchir. Chaque session de travail concentré devient une petite séance d’abrasion dentaire. Silencieuse, répétée, accumulée sur des années. Certains métiers nécessitent une concentration et une minutie qui favorise une attitude de bruxisme. Un bijoutier, un horloger, un électronicien, toutes ces activités très minutieuses, mais aussi, de manière plus large, n’importe quel travail sur écran dans un open space sous pression.
La concentration peut faire resurgir ces comportements hypertoniques. En étant absorbé par une tâche, concentré sur la bonne réalisation, on peut en oublier la crispation corporelle et notamment celle de la mâchoire. Un ostéopathe résume bien la mécanique : le corps serre là où il peut. Et souvent, c’est la mâchoire qui trinque.
Ce que l’émail enregistre comme une archive silencieuse
Lorsque les dents grincent ou se serrent les unes contre les autres, cela crée une friction qui, avec le temps, finit par dégrader l’émail. C’est ce qu’on appelle l’attrition. Elle est davantage visible à la surface occlusale des dents, soit sur le dessus, et l’on parle parfois de « facettes d’usure ». Ces facettes lisses, polies, presque géométriques sur les molaires, voilà ce que votre dentiste repère dans votre bouche et qui le met sur la piste.
Il ne faut pas oublier que l’émail ne se régénère pas : les dents endommagées devront être restaurées pour assurer la santé bucco-dentaire. C’est là que la contre-intuition s’impose. On pense spontanément que l’émail usé vient d’une alimentation trop acide, d’un brossage trop agressif ou du grincement nocturne. Or, chez la majorité des gens, les causes du bruxisme sont psychologiques : le stress, l’anxiété ou le surmenage sont responsables des deux tiers des cas. Et ce stress se manifeste aussi, souvent davantage, en pleine journée.
Les conséquences ne se limitent pas aux dents. Le frottement répété des dents entraîne progressivement une usure anormale de l’émail, ainsi que d’autres complications telles que l’hypersensibilité dentaire, des douleurs dans la nuque, des lombalgies, des maux de tête et des troubles du sommeil. Les tensions musculaires répétées peuvent également entraîner une hypertrophie des masséters, modifiant l’ovale du visage. Un détail esthétique que peu de gens relient à leur habitude de serrer les dents en fixant leur agenda.
Reprendre la main sur un réflexe qu’on ne voyait pas
La bonne nouvelle dans tout ça ? Le bruxisme diurne, contrairement à son cousin nocturne, est au moins partiellement accessible à la conscience. Il est plus facile de prendre conscience du bruxisme de jour et de contrôler les changements de comportement nécessaires. La gouttière occlusale reste l’outil de référence pour protéger mécaniquement les dents, il s’agit de l’une des méthodes les plus couramment utilisées pour atténuer les effets du bruxisme : prescrite par un chirurgien-dentiste, elle crée une barrière protectrice pour éviter le frottement des dents. Mais elle agit principalement la nuit. Pour la journée, c’est une autre démarche.
Le stress et l’anxiété étant souvent associés au bruxisme, leur gestion peut aider à réduire ce trouble. Des techniques de relaxation, méditation, yoga, ou thérapie comportementale, permettent de réduire le stress et l’anxiété à l’origine du bruxisme. Certains dentistes proposent aussi le biofeedback : des capteurs posés sur le visage et reliés à un système d’alerte permettent au patient de reprendre le contrôle sur ces fonctions involontaires.
L’approche la plus concrète reste cependant celle-ci : apprendre à vérifier, plusieurs fois par jour, la position de repos de la mâchoire. Habituellement, en dehors de la mastication ou de la déglutition, les dents ne doivent pas être en contact. Si vous lisez ces lignes et que vos molaires se touchent en ce moment même, vous venez peut-être d’identifier le coupable. D’une manière générale, réduire son exposition au stress, pratiquer une activité sportive pour se défouler et éviter la surconsommation de caféine ou de boissons énergisantes contribuent aussi à diminuer la fréquence des épisodes.
Un dernier point que les dentistes mentionnent rarement en consultation faute de temps : certains antidépresseurs, notamment les ISRS (Inhibiteurs Sélectifs de la Recapture de la Sérotonine), sont reconnus pour accentuer le serrement des dents. Si vous prenez ce type de traitement et constatez une usure récente, la conversation avec votre médecin s’impose autant que celle avec votre dentiste.
Sources : centredentairemont-royal.ca | cda-adc.ca